Les appels à une grève générale de cinq jours largement désapprouvés -  Algérie Patriotique

Dans l’intifadha populaire, née voilà presque une année, un fait remarquable et directement observable a été l’absence de l’expression, collective et organisée, des syndicats. On peut nuancer l’observation en rappelant que les syndicats dits autonomes, des syndicats étudiants et des syndicalistes ont participé, en tant que tels, à divers forums et associations en lien avec le dit hirak. Voire à des actions de protestation et de contestation de la direction du syndicat UGTA. Il n’en reste pas moins que, dans les manifestations, il n’a pas été relevé de cortèges syndicaux, ni de banderoles exprimant les revendications des travailleurs (salaires, conditions de travail, protection sociale, licenciements, …).

Cela est d’autant plus étonnant que, durant toute la période, se sont multipliées grèves, occupations de lieux de travail, pétitions et lettres de protestation, …. Alors qu’il est aisé de comprendre que, si les travailleurs (individuellement) ont formé les cortèges les plus massifs des manifestations (notamment celles du début du dit hirak), c’est bien plus en raison du ras le bol des conditions de vie et de travail que pour revendiquer une nouvelle constitution. Il est vrai que les mots d’ordre « rejet du 5ième mandat », « libertés démocratiques » étaient d’autant plus surdéterminants que « l’opinion » dominante les présente comme strictement politiques et déconnectés de la cause fondamentale du contexte : le rejet, plus ou moins conscient, de l’orientation économique et sociale capitaliste du pouvoir.

Il importe de noter en premier lieu que les discours et injonctions (des « libéraux » et même d’une certaine « gauche ») n’ont pas manqué pour secondariser les revendications syndicales, tout comme les revendications des femmes : « ce n’est pas le moment » a-t-on entendu. Mais on ne peut s’empêcher d’y voir un indice probant de l’état de faiblesse du mouvement syndical, tant du point de vue organisationnel que du point de vue de son orientation politique. Pendant près de quatre décennies, une véritable stratégie d’anesthésie du mouvement syndical a été mise en œuvre. Les capacités de résistance du « camp » du travail ont été gravement et durablement affaiblies au moyen d’actions:

Politiques:

– caporalisation du syndicat UGTA,

– « corporatisation » des syndicats « autonomes »,

– « ONGisation » du mouvement syndical,

– répression, marginalisation et recul sans précédent des forces progressistes et communistes.

Economiques:

– diversification des formes d’exploitation, voire de surexploitation : travail non déclaré, contrats précaires, travail partiel subi, notamment celui des femmes avec son lot de discrimination de classe et de sexe, non respect de la législation, notamment dans l’économie informelle devenue endémique et le secteur privé,

– privatisations-bradages sacrifiant et les droits des travailleurs et le patrimoine collectif,

– chômage endémique, chômeurs de diplômés et de longue durée,

– bas salaires,

– projets régressifs de casse du code du travail, de la retraite.

Contradictoirement à cette violence de classe, et malgré la disponibilité des travailleurs à la lutte, comme en témoigne la quasi-permanence des révoltes et protestations, la grande majorité des travailleurs reste en dehors des syndicats.

Cette régression sociale généralisée, loin d’éteindre la lutte des classes, étend considérablement son champ. Elle nécessite une relance urgente du syndicalisme sur des bases de masse et de classe : un syndicalisme qui s’appuie sur la force du nombre organisé pour défendre les intérêts immédiats et fait le lien avec la nécessité de transformer la société pour rendre réalisable et durable le progrès et la justice sociale. La nature de l’étape historique que traverse le pays, les mutations du capitalisme à l’échelle mondiale, imposent au mouvement syndical de ne pas dissocier les luttes anti-impérialistes, les luttes nationales et les luttes de classe.

Bien des étapes seront nécessaires avant de renouer avec un mouvement syndical à la hauteur des exigences de ces luttes. Le décalage patent entre combativité et disponibilité des travailleurs à la lutte d’une part, et, d’autre part, le niveau de conscience et d’organisation, ne doit pas entamer l’engagement et la détermination des syndicalistes de classe pour changer le rapport des forces actuel et le rendre plus favorable au « camp » du travail ».

Dans ce sens, et quelque soit le cadre d’organisation, des priorités s’imposent :

– campagnes de syndicalisation des travailleurs : création de syndicats, dans le privé notamment, mais aussi dans le public,

– travailler à l’élaboration (démocratique, à partir des lieux de travail) et la popularisation d’une plateforme nationale unificatrice des luttes pour des revendications minimales des travailleurs de tous les secteurs : défense du droit syndical (d’organisation et d’expression sur le lieu d du travail), défense du droit de grève, garantie et respect du salaire minimum, augmentation des bas salaires, lutte contre les « privatisations = licenciements », contrats précaires, le chômage, …,

– campagnes de formation syndicale: compréhension de l’exploitation du travail salarié, du lien entre souveraineté populaire et souveraineté nationale sur les richesses nationales, entre libertés individuelles et collectives et démocratie sociale, solidarité avec les luttes de l’émigration, solidarité internationaliste.

la reconstruction même de leur parti en dépend.Les communistes algériens ne peuvent être extérieurs à ce champ militant:     
Le tribunal administratif d'Alger juge illégale la grève des paramédicaux -  Algérie Patriotique

C’est la classe ouvrière et, plus largement, les travailleurs non-qualifiés, les jeunes, les femmes et les personnes à revenus modestes, qui ont supporté le choc de la thérapie dite de … choc (pour ne pas dire capitaliste) appliquée dans notre pays depuis maintenant près de 40 ans. La privation d’emploi (le chômage), le travail à temps partiel contraint et/ou flexible, le travail non déclaré, le travail temporaire, et la pauvreté sont devenues le lot quotidien de larges masses d’Algériens.

La résistance du « camp du travail » à ces politiques antipopulaires s’est bien exprimée, sous des formes multiples et fréquemment hors des cadres d’organisation syndicale et partisane traditionnels et porteurs d’expérience de l’action collective. La répression multiforme et violente du pouvoir (pas seulement policière !), a non seulement empêché la sauvegarde des acquis politiques et sociaux de la période des années 70, mais elle a aussi visé et obtenu l’anesthésie durable du mouvement syndical. Parmi les raisons qui ont contribué au recul sans précédent du mouvement syndical, on ne peut ignorer:

• Le terrorisme « islamique » qui a ciblé les syndicalistes et les progressistes.

• L’instauration de l’Etat d’urgence de 1992 à 2000.

• La purge des « organisations de masse » avec l’application de l’article 120 (plus d’une dizaine de secrétaires fédéraux démis de leur mandat au sein de l’UGTA, alors centrale unique du monde du travail).

• La « restructuration » des entreprises publiques, véritable casse du secteur public industriel qui a, à la fois, réduit, déconcentré et dispersé les effectifs dans ce secteur, fragilisant les capacités et les expériences de résistance.

• La coupure du lien entre le monde ouvrier et le mouvement communiste avec la défaite du PAGS, laquelle coupure a entraîné la soumission du mouvement syndical à l’influence hégémonique des forces réformistes. La direction de l’UGTA, véritable aristocratie ouvrière, se sent alors en capacité d’orienter l’organisation syndicale vers la défense de « l’économie de marché » (suppression des statuts de la référence au socialisme en 1992, ré-adhésion à la CISL en 1993), vers le soutien du programme d’ajustement structurel du FMI de 1994-1998 (blocage des salaires, privatisations-bradages, …), collabore avec le patronat pourtant antisocial et antisyndical (signature du Pacte social en 2007), et déserte (quand elle, ne les étouffe pas) les luttes menées par les travailleurs. A l’inverse de cette involution, des syndicats de base de l’UGTA sont restés bien dynamiques à l’image des grèves menées au sein des entreprises industrielles de SNVI Rouiba, de la SNTF, d’El Hadjar (devenue Arcellor-Mittal), du port d’Alger.

Depuis les années 90, l’Etat, par ses moyens financiers et politiques, a fait émerger un secteur privé. Ainsi, une partie substantielle des effectifs de la classe ouvrière du secteur public a été redéployée, pendant que de nouveaux bataillons de travailleurs sont venus la renforcer, notamment dans le secteur du bâtiment, de la construction, de la petite industrie de transformation, des transports et des services. Généralement éparpillés dans de petites unités, les travailleurs de ce secteur vivent dans un véritable désert syndical. Des spécialistes du monde du travail estiment que plus 95% des travailleurs du secteur privé (dans lequel il est recensé 3 millions de contractuels et 2,5 millions non déclarés) sont interdits de représentation syndicale et donc privés de toute négociation collective en défense contre la sur-

exploitation (travail au noir, bas salaires, durée du travail « élastique », autoritarisme, harcèlement moral et sexuel vis-à-vis des femmes, …) !

Le paysage syndical a beaucoup changé depuis les années 90. A la suite des révoltes d’octobre 1988, le pluralisme syndical a été consacré par la Constitution de 1989 (article 53, réglementé par la loi 90/14 du 2 juin 1990). De nouveaux syndicats (plus de 60) sont nés depuis 1990, et ce, malgré le frein constamment actionné par l’Administration (contrainte de représentativité et obligation d’obtention d’un récépissé d’enregistrement), et les manœuvres de « clonage » (création de syndicats fantoches, promotion de dirigeants concurrents, provocation de scissions, …). Ces syndicats, dits « autonomes », se sont créés en réaction à l’orientation antisyndicale et anti-démocratique des dirigeants de l’UGTA. Syndicats de corporation, ils sont implantés surtout dans la fonction publique (fonctionnaires de l’administration, enseignants des lycées, des universités, personnel hospitalo-universitaire). Dans le secteur l’Education, la dynamisation du mouvement syndical a été réelle et fructueuse à l’image de la très longue grève menée par le CLA et le CNAPEST en 2003-2004 qui a mobilisé massivement les enseignants du secondaire et permis une augmentation de 30% de leurs salaires. Mais seuls certains de ces nouveaux syndicats ont réussi à gagner une représentativité et une visibilité nationales (SNAPAP, SPLA, SATEF, CLA, CNAPEST, CNES, SNPSP, …).

En 2018, dans l’objectif de sortir du corporatisme patent, du localisme et de la division syndicale (plusieurs syndicats concurrents dans un même secteur comme dans l’Education et la Santé), une confédération syndicale (CSA) a été mise sur pied : elle regroupe 13 syndicats et prétend représenter 4 millions de travailleurs.

Sur les plans idéologique et politique, nombre des syndicats « autonomes » sont fortement « ONGisés » : « aidés » financièrement et influencés par des ONG qui prônent la séparation entre la lutte économique et la lutte politique, la « neutralité » et l’abandon des analyses et choix politique de classe, le « mouvementisme » horizontal effaçant la responsabilité du capitalisme dans la colère et l’indignation des travailleurs.

Même si le mouvement syndical, en tant que tel, a été invisible dans l’intifadha populaire du 22 février 2019, dite « Hirak » (voir 1ière partie dans EDDEERB n°3), ce soulèvement ne manquera pas de l’influencer. Les syndicalistes de classe seront avisés d’identifier dans ce mouvement social inédit et puissamment socialisateur les possibilités de renouveau, d’accumulation de nouvelles énergies militantes par le lancement de grandes campagnes de syndicalisation.

Un renouveau réel du syndicalisme exige:

1. un effort permanent à entrer en contact avec les larges masses de travailleurs restés en grande majorité en dehors de l’action syndicale,

2. de travailler à unifier, non pas prioritairement les cadres organiques (UGTA et/ou syndicats « autonomes »), mais les luttes syndicales sur la base de l’exploitation du travail salarié ainsi que de la revendication d’un travail permanent avec un salaire en correspondance avec l’évolution des besoins et du niveau de vie,

3. d’orienter les forces syndicales contre les choix économiques et politiques de classe : de restriction des droits du travail, dont le droit majeur de grève, de privatisation du secteur public industriel au profit

d’oligarques et de multinationales (obnubilés par le profit maximum et à court terme), d’éloignement de l’Etat de sa place et sa responsabilité dans un développement économique planifié du pays tourné vers la satisfaction des besoins des larges masses d’Algériens,

4. de renforcer la solidarité ouvrière internationaliste contre les guerres et dangers impérialistes, aussi bien militaires qu’économiques.

Un tel renouveau syndical, de masse et de classe, ne peut se passer de la reconstruction d’un parti communiste révolutionnaire, actif dans les luttes, au service des luttes, travaillant à faire agir la classe ouvrière en tant que classe capable de prendre en charge, simultanément, ses propres intérêts ainsi que l’intérêt national.

Kamel Badaoui.

Annexe:

Données de l’ONS extraites de l’enquête «Activités, Emploi et Chômage de mai 2019» et parues en janvier 2020

• Population active (pop act) : 12,730 millions de personnes en âge légal de travailler, en emploi ou privé d’emploi (au chômage).

• Plus de 67% de la main d’œuvre occupée est constituée de salariés, soit près de 7 occupés sur 10 sont salariés.

16,8% de cette main d’œuvre exerce dans le secteur du BTP, 11,5% dans le secteur des industries manufacturières, 14,9% dans le secteur de la santé et l’action sociale, 16,1% dans l’administration publique hors secteur sanitaire et 15,7% dans le commerce.

• 7,014 millions de personnes exercent dans le secteur privé (62,2% de l’emploi total), 4,267 millions de personnes (37,8%) dans le secteur public.

• Près de trois quarts de cette population travaillent comme salariés non permanents, dont 72,5% dans le secteur privé.

• Près de 5 millions de salariés ne sont pas déclarés à la CNAS (donc privés de retraite).

• Taux de chômage : 1,449 million de personnes privés d’emploi (11,4% de la population active). Ce taux dépasse 20% pour les femmes. Il est de 26,9% chez les jeunes âgés de 16-24 ans.

384 000 chômeurs (26,5% de l’ensemble des privés d’emploi) sont diplômés de la formation professionnelle ; 402 000 chômeurs (27,8% de l’ensemble des chômeurs) sont diplômés de l’enseignement, et 663 000 chômeurs (45,8% de l’ensemble) n’ont aucun diplôme. 683.000 (47,1% de l’ensemble des chômeurs), ont déjà travaillé dans le passé.

Plus de six chômeurs sur dix (62,9%) sont des chômeurs de longue durée (1 année ou plus).

KAMEL BADAOUI.                                                                                                                                                                      

(avril 2020)